Ecrit le 6 janvier 2008.


____Nuit d'insomnie propice à la réflexion, aux pensées qui s'infiltrent. Souvenirs du passé qui s'entremêlent à ceux du présent. Dehors il vente, à l'intérieur d'elle également. Solitude. Elle se dit qu'il lui manque quelqu'un. Qui, elle ne sait pas, juste quelqu'un, un lien avec cette réalité.
____Son esprit s'accélère. Elle revoit plus ou moins distinctement chaque personne avec qui elle en a créé, du lien. Il y en eut peu, ou tout du moins peu qui comptèrent vraiment et qu'elle côtoie encore régulièrement. Mais même de ces relations qui ont persisté, n'en émane qu'un arrière-goût de passé qu'on ne peut rattraper, une certaine amertume. Ça lui paraît justement un peu irréel, voire fantasmatique, de penser que le temps ne puisse altérer les relations. Le lien. Elle se dit qu'on passe son temps à le préserver, mais que tout change puis s'effrite.

____Elle avait senti dès le début qu'elle s'éloignait de sa meilleure amie. De classe en classe, elles se suivaient immanquablement ; de la première section de maternelle jusqu'en Troisième. Et puis entrée au lycée, séparation : elles grandissaient et suivaient chacune son chemin, se tournant vers l'avenir. Bref, elles devenaient des adultes, ou tout du moins, elles s'y préparaient.
____Dès la fin de collège, elle s'était rendue compte que la vie les séparerai, tout comme les rencontres qu'elles feraient. Elle avait ressenti une forte pointe de jalousie mêlée d'angoisse lorsque, en cours de sport, elle plaisantait avec d'autres filles, un peu comme si elle ne faisait déjà plus partie de sa vie, comme si leurs chemins respectifs se séparaient déjà. Ça avait été violent, cette jalousie mal placée. Violent d'angoisse : tout filait, même ceux qu'on aimait. Parce qu'elle l'aimait – et l'aime toujours – profondément. Et même si au lycée elles n'avaient pas été des plus proches, même si depuis deux ans et demi les kilomètres les éloignaient, elle restait sa meilleure amie, et ce en dépit du fait qu'elle ne savait pas si elles se ressemblaient toujours autant et si elles avaient encore les mêmes rires.
____Le temps file et l'on tente malgré tout de le ralentir. Elle avait justement tenté de le ralentir dès la fin du collège, sentant cet éloignement, puis au début du lycée, lui écrivant des lettres. Lettres passionnées, voire d'amour. Elle avait tenté de préserver ce lien. Et puis elle avait arrêté, sans trop vouloir s'avouer qu'elle abdiquait. Elle n'avait eu aucun retour des lettres, et elles continuaient inexorablement de s'éloigner. Ça ne servait à rien de lutter contre le temps. Puis elles avaient continué leur vie, séparées, s'éloignant. Elle la voyait encore – (trop) rarement – et il était impossible, et même ridicule, de faire comme si jamais il n'y avait eu cet éloignement. Quand elle la voyait, elle était gênée, comme si elle n'était pas tout à fait à sa place, comme si elle avait en face d'elle une étrangère. Et pourtant elles se connaissaient depuis qu'elles avaient trois ans. Mais cela faisait aussi presque trois ans qu'elles construisaient leurs vies d'adulte et, désormais, elle était plus proche de ses amies qu'elle ne connaissait que depuis un an et demi.
____Elle se fit alors la remarque que la vie était étrange, tout comme l'était le temps qui la rythmait. Les rencontrent se faisaient, des relations se tissaient alors que d'autres s'émiettaient, et le nombre d'années n'était aucunement un facteur garantissant la pérennité du lien. Et préserver les liens était épuisant. Une lutte vaine. On n'abdiquait cependant jamais réellement, parce qu'on est humain et que la relation à l'autre nous est essentielle, essentielle autant que destructrice. On essaie qu'elle ne s'altère, qu'elle ne se désagrège, qu'elle ne nous file pas trop entre nos mains. On passe notre vie à se créer des liens et à en préserver d'autres, se mentant en niant la perte d'une relation, affirmant que l'on est toujours proche de telle personne alors que les contacts sont plus que sporadiques. On continue d'y croire plutôt que de vouloir en faire le deuil. Non que ce soit plus simple, c'est seulement moins violent du fait même d'y voir encore de l'espoir – or l'espoir est épuisant –, d'y voir encore quelque chose de vivant, qui subsiste, persiste et pourrait – très potentiellement – renaître. S'accrocher à des souvenirs qui, pourtant, appartiennent bel et bien au passé. C'est exténuant de se battre pour préserver ce qui partira inexorablement en miettes. C'est cependant le propre de l'Homme d'espérer. Il se tue, pourtant, à tant espérer. Le corps fatigue de cette course illusoire. Il tient néanmoins le coup, continue de courir, de tenter de rattraper le temps, de faire en sorte que celui-ci n'efface rien, ne prenne rien, ne détruise rien. Il court, encore et toujours, et ça le tient en vie – piteusement en vie, certes, mais en vie malgré tout. En faire le deuil serait avouer l'inconsistance de cette lutte, l'impuissance de l'Homme et, pour le coup, le mener au choix conscient de sa mort. Lui dire d'ouvrir les yeux et de cesser de se battre serait lui donner un noeud coulant accroché à une poutre
ou une arme à feu, au choix.
____L'Homme et son espérance, sa capacité même à s'autodétruire alors même qu'il n'en a pleinement conscience, croyant même se sauver. Etrange paradoxe.

____Maintenant, elle tentait de préserver ce lien qui la reliait à elle-même même si elle ne savait plus vraiment si elle se ressemblait encore et si, là non plus, ce n'était pas une lutte vaine...

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