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____J'ai quarante ans, j'ai déjà eu l'occasion de voir des cadavres ; maintenant, je préfère éviter. C'est ce qui m'a toujours retenu d'avoir un animal domestique.

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____C'est dans le rapport à autrui qu'on prend conscience de soi ; c'est bien ce qui rend le rapport à autrui insuportable.

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____Vivre sans lecture c'est dangereux, il faut se contenter de la vie, ça peut amener à prendre des risques.

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____Je jetai mon "Guide du Routard" dans la poubelle de la station-service. [...] Deux kilomètres plus tard, je pris conscience que cette fois je n'avais vraiment plus rien à lire ; j'allais devoir affronter la fin du circuit sans le moindre texte imprimé pour faire écran. Je jetai un regard autour de moi, les battements de mon coeur s'étaient accélérés, le monde extérieur m'apparaissait d'un seul coup beaucoup plus proche.

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____Il y a des choses qu'on peut faire, et d'autres qui paraissent trop difficiles. Peu à peu, tout devient trop difficile ; c'est à cela que se résume la vie.

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____Lorsque j'amenais Valérie à l'orgasme, que je sentais son corps vibrer sous le mien, j'avais parfois l'impression, fugace mais irrésistible, d'accéder à un niveau de conscience entièrement différent, où tout mal était aboli. Dans ces moments suspendus, pratiquement immobiles, où son corps montait vers le plaisir, je me sentais comme un Dieu, dont dépendaient la sérénité et les orages. Ce fut la première joie indicutable, parfaite.

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____Les choses que les gens font, celles qu'ils acceptent de subir... il n'y avait rien à tirer de tout cela, aucune conclusion générale, aucun sens.

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____Tout peut arriver dans la vie, et surtout rien.

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____Source de plaisir permanente, disponible, les organes sexuels existent. Le dieu qui a fait notre malheur, qui nous a créés passagers, vains et cruels, a également prévu cette forme de compensation faible. S'il n'y avait pas, de temps à autre, un peu de sexe, en quoi consisterait la vie ?

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____Il est vrai qu'on baisait quand même beaucoup, et baiser, il n'y a pas de doute, ça calme : ça relative les enjeux.

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____Parfois, le matin, tout paraît simple.

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____"J'aime bien nager ; j'aime bien faire l'amour... me dit-elle encore. Mais je n'aime pas danser, je ne sais pas me distraire, et j'ai toujours détesté les soirées. Est-ce que c'est normal ?"

____J'hésitai assez longtemps avant de lui répondre. "Je ne sais pas... dis-je finalement. Je sais juste que je suis pareil."

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____Je n'avais plus vraiment de vie ; j'avais eu une vie, pendant quelques mois, ce n'était déjà pas si mal, tout le monde ne pouvait pas en dire autant. L'absence d'envie de vivre, hélas, ne suffit pas pour avoir envie de mourir.

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____Il est impossible de faire l'amour sans un certain abandon, sans l'acceptation au moins temporaire d'un certain état de dépendance et de faiblesse. L'exaltation sentimentale et l'obsession sexuelle ont la même origine, toutes deux procèdent d'un oubli partiel de soi ; ce n'est pas un domaine dans lequel on puisse se réaliser sans se perdre.

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____"Quand j'étais petite, me dit-elle un peu plus tard, je n'étais même pas capable de tuer un poulet." A vrai dire, moi non plus ; mais un homme, ça me paraissait nettement plus facile.

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____De temps en temps, le flot de voitures avançait de quelques mètres ; il n'entendait que le ronronnement des moteurs, le choc des gouttes de pluie isolées contre le pare-brise. Son esprit s'accordait à cette vacuité mélancolique.

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____A part dans l'acte sexuel, il y a peu de moments dans la vie où le corps exulte du simple bonheur de vivre, est rempli de joie par le simple fait de sa présence au monde.

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____Mon idée était que si je restais calme, si j'évitais le plus possible de penser, tout finirait par s'arranger.

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____J'achetai plusieurs rames de papier 21 x 29,7 afin d'essayer de mettre en ordre les éléments de ma vie. C'est une chose que les gens devraient faire plus souvent avant de mourir. Il est curieux de penser à tous ces êtres humains qui vivent une vie entière sans avoir fait le moindre commentaire, la moindre objection, la moindre remarque. Non que ces commentaires, ces objections, ces remarques puissent avoir un destinataire, ou un sens quelconque ; mais il me semble quand même préférable, au bout du compte, qu'ils soient faits.

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____Lorsqu'on a renoncé à la vie, les derniers contacts humains qui subsistent sont ceux que l'on a avec les commerçants. En ce qui me concerne, ils se limitent à quelques mots prononcés en anglais. Je ne parle pas thaï, ce qui crée autour de moi une barrière étouffante et triste. Il est vraissemblable que je ne comprendrai jamais réellement l'Asie, et ça n'a d'ailleurs pas beaucoup d'importance. On peut habiter le monde sans le comprendre, il suffit de pouvoir en obtenir de la nourriture, des caresses et de l'amour. A Pattaya, la nourriture et les caresses sont bon marché, selon les critères occidentaux et même asiatiques. Quant à l'amour, il m'est difficile d'en parler. J'en suis maintenant convaincu : pour moi, Valérie n'aura été qu'une exception radieuse. Elle faisait partie de ces êtres qui sont capables de dédier leur vie au bonheur de quelqu'un, d'en faire très directement leur but. Ce phénomène est un mystère. En lui résident le bonheur, la simplicité et la joie ; mais je ne sais toujours pas comment, ni pourquoi, il peut se produire. Et si je n'ai pas compris l'amour, à quoi me sert d'avoir compris le reste ?

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