Extension du domaine de la lutte

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____Maintenant, vous êtes loin au bord : oh oui ! comme vous êtes loin au bord ! Vous avez longtemps cru à l'existence d'une autre rive ; tel n'est plus le cas. Vous continuez à nager pourtant, et chaque mouvement que vous faites vous rapproche de la noyade. Vous suffoquez, vos poumons vous brûlent. L'eau vous paraît de plus en plus froide, et surtout de plus en plus amère. Vous n'êtes plus tout jeune. Vous allez mourir, maintenant. Ce n'est rien. Je suis là. Je ne vous laisserai pas tomber. Continuez votre lecture.

____Souvenez-vous, encore une fois, de votre entrée dans le domaine de la lutte.

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____Les pages qui vont suivre constituent un roman ; j'entends, une succession d'anecdotes dont je suis le héros. Ce choix autobiographique n'en est pas réellement un : de toute façon, je n'ai pas d'autre issue. Si je n'écris pas de que j'ai vu je souffrirai autant et peut-être un peu plus. Un peu seulement, j'y insiste. L'écriture ne soulage guère. Elle retrace, elle délimite. Elle introduit un soupçon de cohérence, l'idée d'un réalisme. On patauge toujours dans un brouillard sanglant, mais il y a quelques repères. Le chaos n'est plus qu'à quelques mètres. Faible succès, en vérité.

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____J'ai si peu vécu que j'ai tendance à m'imaginer que je ne vais pas mourir ; il paraît invraisemblable qu'une vie humaine se réduise à si peu de choses ; on s'imagine malgré soi que quelque chose va, tôt ou tard, advenir. Profonde erreur. Une vie peut fort bien être à la fois vide et brève. Les journées s'écoulent pauvrement, sans laisser de trace ni de souvenir ; et puis, d'un seul coup, elles s'arrêtent.

____Parfois aussi, j'ai eu l'impression que je parviendrais à m'installer durablement dans une vie absente. Que l'ennui, relativement indolore, me permettrait de continuer à accomplir les gestes usuels de la vie. Nouvelle erreur. L'ennui prolongé n'est pas une position tenable : il se transforme tôt ou tard en perceptions plus douloureuses, d'une douleur positive ; c'est exactement ce qui est en train de m'arriver.

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____Je me sens différent d'eux, sans pour autant pouvoir préciser la nature de cette différence.

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____En fait je n'ai pas eu peur du tout, j'ai juste eu l'impression que j'allais crever dans les prochaines minutes ; c'est différent.

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____Je n'aime pas ce monde. Décidément, je ne l'aime pas.

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____Les mauvais souvenirs s'effacent moins vite qu'on le croit.

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____En vieillissant on devient moins séduisant, et de ce fait amer. On jalouse les jeunes, et de ce fait on les hait. Cette haine, condamnée à rester innavouable, s'envenime et devient de plus en plus ardente ; puis elle s'amortit et s'éteint, comme tout s'éteint. Il ne reste plus que l'amertume et le dégoût, la maladie et l'attente de la mort.

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____Je me souviens avoir pensé au suicide, à sa paradoxale utilité.

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____Je sens des choses qui se brisent en moi, comme des parois de verre qui éclatent. Je marche de part et d'autre en proie à la fureur, au besoin d'agir, mais je ne peux rien faire car toutes les tentatives me paraissent ratées d'avance. Seul le suicide miroite au-dessus, inaccessible.

____Vers minuit, je ressens comme une bifurcation sourde ; quelque chose de douloureux et d'interne se produit. Je n'y comprends plus rien.

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____Il me révèle également que mon état a un nom : c'est une dépression. La formule me paraît heureuse. Non que je me sente très bas ; c'est plutôt le monde autour de moi qui me paraît haut.


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____A noter que ce livre fut adapté au cinéma sous le même titre. Ce n'est pas un "grand" film en soi d'ailleurs, je serait tentée de le déconseiller à quiconque n'a vu le film mais c'est toujours intéressant de voir comment est adaptée une oeuvre sur grand écran. Dans ce cas précis, même si le rythme est extrêmement lent, on y retrouve bel et bien l'histoire, des parties du livre étant restranscrites telles quel dans le film.

____Si je devrais résumer le film ? Ça suinte l'amertume et la solitude humaine. Tout comme dans le livre. Tout comme dans son oeuvre entière...


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