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____2008. Je retente le Concours de la Nouvelle à l'occasion du Salon du Livre de Montargis. Comme il y a quatre ans, je m'y prends la veille de la clôture du Concours. De même, la première et la dernière phrases sont imposées et, rien à faire, j'ai bien du mal à ne pas trouver "bancale" la manière dont j'ai amenée la dernière phrase. Tant pis. Aucune idée de la date des résultats : le Salon étant fin Avril, j'imagine qu'il faut compter un mois pour les délibérations. Affaire à suivre. Et en attendant, voilà ma nouvelle qui sera postée dès demain matin.


Notes


____– Dis-moi tout de même ! Petite Marie… Une question m’obsède.

____– Oui ?

____– Attends deux secondes : j’ai écrit sur un bout de papier ce que je voulais te dire, faut juste que tu me laisses un instant, que je le retrouve.

____– Tu notes chaque chose que tu veux dire sur un coin de feuille qu’ensuite tu déchires parce que ce n’est pas la peine de garder la feuille toute entière alors qu’il n’y a qu’un bout d’écrit. Et en fin de compte, tu te retrouves avec des dizaines voire des centaines de bouts de papier de quelques centimètres carrés éparpillés partout et tu n’arrives plus à t’y retrouver.

____– Je sais, je sais. Mais qu’est-ce que tu veux : si je ne prends pas de notes, je perds ce que je voulais dire.

____– Moi je me demande comment tu ne perds pas ce que tu crains de perdre.

 

____Silence de bruissement de papiers.

 

____– Ah ! Ça y est ! J’ai retrouvé ce que je voulais te dire !

____– Dis plutôt que tu as retrouvé ton bout de papier. Et comment sais-tu que c’est bien celui-ci ?

____– Parce que je le sais, c’est tout. Et arrête d’en vouloir comme ça à mes bouts de papier.

____– Bon, ok. Que voulais-tu me dire ?

____– Je voulais te demander comment tu faisais pour ne rien perdre sans prendre de notes ?

____– Qui te dit que je n’oublie rien ?

____– Je ne sais pas. Tu as l’air de ne rien oublier, ou tout du moins de ne pas montrer que tu oublies, mais c’est vrai qu’après tout, tout n’est qu’histoire d’apparences.

____– Et toi, tu donnes l’apparence de quelqu’un de tête-en-l’air, qui note tout ce qu’il pense pour ne pas oublier. Et ça ne fait que masquer ton angoisse. Le premier qui te voit pensera que tu manques d’attention, que tu es négligente, étourdie, au mieux rêveuse, mais il suffit de te connaître davantage, de prendre le temps de t’observer et c’est flagrant : tu es une boule d’angoisse. Tu notes tes pensées et ce n’est pas pour ne pas les perdre, mais c’est pour ne pas te perdre. Tu assembles ce qui te passe par la tête pour ne pas perdre le fil de ta vie comme si, alors que celui-ci se déroule au fur et à mesure que tu avances, tu avais peur qu’il ne se coupe. Tu cours après ce fil, tu cours après ta vie. Et tu sais bien que c’est une cause perdue.

____– Ce n’est pas mon analyse que je te demandais Marie, je te demandais juste comment tu faisais pour ne pas prendre de notes...

____– Je prends des notes. Je note à chaque instant tout ce qui me passe par la tête, sauf que toutes ces notes restent sous forme de pensées. Je n’arrête jamais de penser, d’écrire en moi. Je suis persuadée que si l’on ouvrait mon crâne, on pourrait observer que chaque circonvolution de mon cerveau est gravée de milliers de lettres. Je ne cesse de me conter dans ma tête. Et tu ne peux savoir à quel point cela peut être fatigant. Mon cerveau ne s’arrête jamais de penser.

____– Et pourquoi, dans ce cas, tu n’écris pas toutes ces pensées sur papier ?

____– C’est ce que je fais. A un moment donné, je pensais tellement que je voyais les phrases danser devant mes yeux. J’ai eu de longues insomnies, à ne plus pouvoir dormir, les mots valsant dans ma tête. J’ai fini par mettre à profit ces heures de sommeil perdues. Tu n’as jamais remarqué la pile de cahiers au pied de mon lit ?

____– Non, jamais.

____– Il y a des dizaines de cahiers. J’ai passé des centaines de nuits à noircir des milliers de pages. Il est probable qu’en fin de compte, comme toi, je ne fais que courir après le temps qui s’enfuit. Je ne sais pas. Il faut simplement que j’écrive, que je me purge, que je laisse la place à de nouvelles pensées dans ma tête. Il n’y a pas assez de place en moi pour tout cela. Je n’aurais jamais pensé que le cerveau humain puisse être capable de tant d’élucubrations.

 

____Marie alla à la fenêtre. Le soir tombait. Tout semblait calme au dehors.

 

____– Tu sais, j’ai longtemps cru qu’à force d’écrire, de tout sortir, j’arriverai à retrouver le sommeil. Il n’en a rien été. Plus j’écris et plus je pense. Plus je pense et plus j’ai besoin d’écrire. Peut-être n’aurai-je jamais dû commencer à sortir mes pensées de ma tête. C’est un puits sans fond. Je pensais qu’écrire serait vider ma tête de toutes ces pensées. Mais à tenter de la vider elle ne fait que se remplir plus vite. Et plus le temps passe et plus j’écris. C’est un peu le serpent qui se mord la queue. Je ne dors plus : dès que j’ai un instant de libre il me faut écrire. Je suis fatiguée mais je ne peux plus ne plus écrire désormais.

____– Toi qui cours après le temps voilà que tu en manques.

____– Je te reproche tes coins de feuilles éparpillés un peu partout. Je t’envie, toi qui te suffis de ces quelques notes alors que mes milliers de pages ne me suffisent pas. Je me leste des ces dizaines de cahiers noircis. Te voir fouiller partout pour retrouver une de tes pensées me fait horreur mais je n’aimerai qu’une seule chose : être à ta place. Je n’aime pas que l’on se voie parce que cela me rappelle à quel point j’ai perdu ma liberté. Et ça me dérange. Ta liberté me dérange. Toute liberté me dérange… Etrange comme la liberté dérange.

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