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safran_foer

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____Il s'éveillait chaque matin avec le désir de bien faire, d'être quelqu'un de bien et dont la vie aurait un sens, d'être, aussi simple que cela paraisse et aussi impossible que c'était en réalité, heureux. Et dans le cours de chacune de ses journées, son cœur descendait de sa poitrine à son ventre. Dès le début de l'après-midi, il était envahi par le sentiment que rien n'était bon, ou bon pour lui en tout cas, et par le désir d'être seul. Quand venait le soir, son désir était satisfait : seul dans l'immensité de son chagrin, seul dans sa culpabilité sans but, seul même dans sa solitude. Je ne suis pas triste, je ne suis pas triste, se répétait-il sans cesse, je ne suis pas triste. Comme s'il avait pu réussir à s'en convaincre un jour. Ou à se duper. Ou à en convaincre les autres la seule chose qui soit pire qu'être triste, c'est que les autres sachent qu'on est triste. Je ne suis pas triste. Je ne suis pas triste. Car sa vie aurait pu accueillir un bonheur sans limites dans la mesure où c'était une pièce vide, blanche. Il s'endormait avec son coeur au pied du lit, comme un quelconque animal domestique qui n'aurait pas fait partie de lui du tout. Et chaque matin il s'éveillait avec son coeur de retour dans le placard de sa cage thoracique, devenu un peu plus lourd, un peu plus faible, mais pompant toujours. Et quand arrivait le milieu de l'après-midi il était de nouveau envahi du désir d'être ailleurs, d'être quelqu'un d'autre, quelqu'un d'autre ailleurs. Je ne suis pas triste.

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____Elle n'était pas seulement la plus intelligente citoyenne de Trachimbrod [...], elle en était aussi la plus solitaire et la plus triste. C'était un génie de tristesse, elle s'y immergeait, triant ses courants innombrables, appréciant ses nuances les plus subtiles. Elle était un prisme à travers lequel le spectre infini de la tristesse pouvait être divisé.

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____Elle était comme une personne qui se noie, battant des bras, cherchant quelque chose à quoi se raccrocher pour se sauver. Sa vie était une lutte urgente, deséspérée pour justifier sa vie.

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____Aime-moi, parce que l'amour n'existe pas et que j'ai essayé tout ce qui existe.

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____Il savait que l'origine d'une histoire est toujours une absence.

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____Il n'y a pas d'amour. Seulement la fin de l'amour.

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____Tu as des fantômes ?
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Bien sûr que j'ai des fantômes.
____Comment sont tes fantômes ?
____Ils sont sur l'intérieur des paupières de mes yeux.
____C'est aussi là que résident mes fantômes.
____Tu as des fantômes ?
____Bien sûr que j'ai des fantômes.
____Mais tu n'es qu'un enfant.
____Je ne suis pas un enfant.
____Mais tu n'as pas connu l'amour.
____Ce sont mes fantômes, les espaces entre l'amour.

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